Alphonse Daudet,
Les Lettres de mon Moulin, livre de chevet de cinquième, réouvert ponctuellement depuis quelques mois, de courtes nouvelles, une odeur de lavande, un petit air de Provence... Le relecture de l’une de ces "historiettes", tout un pans mal compris à l’époque - puisque non vécu - et aujourd’hui si présent, un peu d’inspiration... Une sorte d’hommage... Déjà bientôt un an...
Il était une fois, une femme avec un cœur en or, tout en or, une énorme pépite. Lorsqu’elle est née sa mère en était tellement heureuse, à nouveau une fille, une éclipse en layette et tout en sourire, une manière d’oublier la mort si précoce de sa fille ainée: la guerre, les privations, le manque de vaccins, une maladie pourtant bénigne... Plutôt un nouveau soleil dans sa vie - un nouvel astre l’éclairant de toute sa puissance et sa candeur - laissant pudiquement à l’ombre les propres blessures de sa mère en devenir: tous ces morts; les mois passés attachée à une laisse au pied de la table en bois de la cuisine, seule; son départ au service d’une autre famille; ce manque d’amour maternel et surtout paternel, jamais rencontré, probablement longtemps rêvé, là aussi une guerre. La première et la dernière!!! vaste utopie d’une époque où malgré l’antisémitisme galopant et le bourgeonnement des dictatures l’on croit encore à la paix...
Un cœur en or, une enfance qui a semblé joyeuse, un frère, une demi-sœur,... tant d’amour à donner. Un cœur en or, battant à tout rompre, lors de ses courses à travers les champs: le long du Cens, des sources disséminées un peu partout; en rassemblant les vaches ou les oies; en sautant au-dessus des tombes du cimetière; en se courbant pour ramasser tous ces fruits gorgés de soleil, ces châtaignes, légumes, pissenlits, tous vendus au marché par le père; ou encore en allant à l’école, chez les Sœurs, la côte du Pont du Cens, le vieux tramway, l’église Notre-Dame-de-Lourdes vite reconstruite, toute en béton, le mariage de sa sœur, bientôt une nièce, ma propre mère...
Un cœur en or, accaparé par sa mère, elle arrive cependant à distribuer un peu de cette richesse aux vieilles tantes - presque oubliées, la mort, encore - à sa grand-mère: le retour de l’école, une grosse tartine avec de la confiture, quelques gorgées de café noyé dans du lait puis les ventouses, chauffées et délicatement appliquées sur son dos, parfois trop chaudes, quelques cris étouffés; très furtivement la "Grande faucheuse" revient, 1959, seulement 12 ans. A partir de cette époque, elle diffuse un flot continu d’or, des parties entières de sa pépite, de son cœur: l’impression de vivre, d’obtenir la considération de l’autre peut être, une forme de piété aussi, de partage surtout, une leçon reçue de ses parents, le partage... Et pourtant...
Un cœur en or, couvée par sa mère, sans doute étouffée par cette main maternelle, ferme, qui lui comprime le cœur. De peur de perdre à nouveau une fille, sa fille, elle décide inconsciemment de lui poser à elle aussi une laisse invisible: cette main qui lui comprime le cœur, l’empêche de battre pleinement, une manière de la protéger, de la garder, pour elle seule. Séquestration sentimentale!
Un cœur en or, une certaine difficulté pour accepter ce corps, une vrai carrure de paysanne bretonne, une beauté qu’elle pense inexistante, un régime barbare, un accident, un corps marqué par cette souffrance morale. Une personnalité volontaire, toujours ce cœur en or, sur la main, pleine d’humour, un caractère extravertie qu’elle s’est construit pour cacher vainement son mal-être. Juin, chaque année cette déprime répétitive, cyclique, saisonnière, oubliée pendant l’hiver mais qui pointe son nez insidieusement dès l’arrivée des beaux-jours: ce corps, toujours...
Un cœur en or, un éternel jaillissement d’or: aide sans arrières pensées, paroles, gestes, intentions,... Probablement l’impression de vivre uniquement par ce flux aurifère qui révèle cette beauté, sa beauté d’âme dont elle n’a pourtant, peut être, jamais pris conscience...
Un cœur en or mais un coup du destin, 1972, la cathédrale en feu, le tuffeau souillé par la suie, d’importantes restaurations, l’évêché expulse ses locataires: la famille est arrachée de sa terre. La Barberie en partie rasée, les champs nivelés, un centre commercial construit, des barres d’immeubles remplacent les arbres fruitiers ainsi que l’eau claire et fraîche des sources, le Cens devient un grand égout à ciel ouvert, tout disparaît. Aujourd’hui il n’en reste plus rien ou presque, des souvenirs, des histoires et quelques photos... Une nouvelle balafre mais celle-ci, à la différence des autres, ne se refermera jamais.
Un cœur en or, bien accroché pour ce nouveau départ, le début de la fin, lente et douloureuse... L’aide portée à sa marraine, une lutte ouverte contre la polyarthrite rhumatisante, elle partira pourtant avant elle... L’aide apportée constamment à son frère qui se débat dans sa propre merde, l’odeur est tenace, saturée d’ammoniac et pourtant elle est là. Elle lui offre tout son or. Une aide qui devient cependant de plus en plus pesante à mesure que sa pépite diminue, une aide sans retour qui l’use. Toujours à la disposition des autres, elle en oublie de penser à elle-même: son bonheur et sa vie passent après.
Un cœur en or, la disparition de son père adoré puis de sa mère, l’étau disparaît. Elle s’est dévouée corps et âme mais reste seule, libérée trop tard: colombe fuyant sa cage dont la porte s’est entrouverte mais fauchée dès le premier battement d’aile par un prédateur, pourtant si familier... Epuisée, abusée, bafouée, même par son frère, sa déprime de juin et son mal-être se déclinent alors de plus en plus tôt, dès l’apparition des premiers rayons de soleil réchauffant son visage. Un cœur en or dont il ne subsiste plus qu’une fine pépite et qu’elle continue pourtant de disperser si facilement qu’on pourrait la penser inépuisable...
Un cœur en or, malade, exténué, juin qui débute dès la fin janvier. De faibles battements, son frère désormais vient directement se servir lui-même, quelques raclures d’or récupérées avec les ongles, bien au fond, encore et encore... Epuisé, épuisée elle rejoindra ses parents adorés, sans or mais probablement avec l’idée d’avoir fait ici-bas tout son possible pour donner, pour partager...
Triste histoire vraie, du début à la fin, hélas!!! Sa bonté, son aide et son amour ont été distribués sans compter à tout son entourage. Sans compter mais sans véritable retour à la hauteur de ce qu’elle aurait pu mériter. Un tel amour, déployé sans compter, peut devenir la tombe que les autres nous creusent sachant simplement profiter de ce que l’on peut leur offrir sans entamer la pépite de leur cœur si sec... Cela devient une douleur de chaque instant, si forte, si présente, si deshumanisante que l’on ne peut qu’en être lasse...
A ce si bel Ange...
Bruce KREBS: De génération en génération